Essai d’une « ego-histoire » poétique

Je suis né à Karditsa en 1956. Des cinq premières années de ma vie, il me revient en mémoire deux images très vivantes : l’une, celle où ma mère, âgée d’environ 25 ans, se tient assise devant l’entrée de la petite maison que nous louions à l’époque et pleure. Elle rêvait d’une maison à elle.
L’autre, celle où mon frère, âgé d’environ 3 ans, est tombé par la fenêtre, s’est heurté violemment la tête et, tout en sang, a tourné le visage vers le mur et pleure. Je me demande toujours pourquoi il a tourné le visage vers le mur à un moment où le plus naturel eût été de montrer sa blessure.

Du premier souvenir est issu le poème intitulé « Ma mère » que j’ai inclus dans mon premier recueil. Le deuxième souvenir ne correspond pas à un poème particulier, mais il semble qu’il agisse en moi un peu comme l’archétype de l’aporie poétique. Manolis Anagnostakis l’a d’ailleurs très joliment dit :
Car la poésie n’est pas le moyen de parler / mais le meilleur mur pour se cacher le visage.

Je devais avoir près de 9 ans quand j’ai « découvert », comme on dit, la littérature. Le premier livre que j’ai lu était Le vieil homme et la mer d’Hemingway. Je me rappelle cette lecture comme si c’était hier. Je ne maîtrisais pas encore le vocabulaire qui m’aurait aidé à saisir ce livre dans son intégralité, mais j’étais littéralement sous le charme. Et en même temps, sans pour autant avoir conscience de ce qu’était la littérature, puisque personne ne m’en avait parlé jusque-là, en lisant et en relisant ce livre, je me disais : « ce monde est le tien », sans comprendre encore une fois ce que cela pouvait signifier.

Puis vint ma rencontre avec Jules Verne. En le lisant, j’ai cru pouvoir l’imiter sans peine. C’est ainsi que j’ai commencé à écrire mes premiers textes.

Plus tard, au collège, j’écrivais désormais avec grande aisance. Mes professeurs, d’ailleurs – et je dois ajouter ici que j’eus la chance d’avoir pendant les six années du collège trois professeurs de lettres brillants – m’encourageaient, ils étaient sûrs qu’un jour je deviendrais écrivain. En prose, bien entendu. La poésie ne m’avait jamais attiré. Je considérais les poèmes de nos livres scolaires comme matière d’apprentissage. Rien de plus.
Peut-être ne suis-je pas tout à fait exact : je me souviens parfaitement de mon père en train de déclamer Le chant du frère mort. C’était pour moi une émotion fondamentale. Bien supérieure à celle qu’ont pu me procurer les écrits d’Hemingway ou de Verne. À cela près que je ne considérais pas ce chant comme appartenant à un genre littéraire. C’était pour moi quelque chose de mystérieux qui sortait des profondeurs de l’existence comme, dans le chant populaire, Constantis sortait de sa tombe. Et j’ai l’impression que c’est cela même, la véritable poésie. Quelque chose au-dessus de la littérature, c’est-à-dire non pas un langage particulier, mais le langage originel.
La poésie, en tant que défi créatif, est entrée dans ma vie avec Dionysios Solomos. Et pour être plus précis, non pas avec Solomos en général, puisque je l’avais déjà rencontré bien avant en récitant dès la première classe du primaire son poème sur le Massacre de Psara, mais avec Les Libres Assiégés. L’émotion radicale que j’avais éprouvée en écoutant le Chant du frère mort dit par mon père, je l’ai en grande partie ressentie à nouveau avec ce sublime poème de Solomos.
Nous étions en 1974, la dernière année de la Dictature des colonels, j’avais 18 ans et j’étais convaincu à présent que l’expérience d’expression suprême était sans nul doute la poésie. C’est également l’année où j’ai rencontré ma future épouse, Tassoula. Nous suivions ensemble les cours d’un institut privé qui préparait aux examens d’entrée à l’Université. Elle pour les Lettres, moi pour le Droit. Elle avait appris par des camarades de classe que j’écrivais des poèmes et elle me demanda si j’avais lu Nikos Kavvadias. Je répondis que non et le jour suivant elle me prêta l’illustre édition de Galaxias qui contient les recueils Marabout et Fog.

Je me demande parfois pourquoi j’aime particulièrement à évoquer cet incident. Cela faisait sans doute partie du charme de l’amour adolescent. Mais il me semble qu’avec les années cela ait pris une dimension plus essentielle : j’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs poètes dont l’épouse ne comprenait pas, méprisait ou simplement était indifférente à la poésie. La pensée seule que j’aurais pu passer ma vie aux côtés d’une telle compagne me remplit d’épouvante.

Mes années étudiantes à Athènes coïncidèrent avec les premières années du changement de régime. La forte politisation qui régnait au sein de l’Université, mais aussi dans presque toute la société, ont influencé ma propre perspective. Naturellement, j’avais cru être un poète social. Je formai alors le projet d’écrire un recueil qui aurait pour titre La lune thessalique. Essayons, me dis-je, d’en écrire le début. J’écrivis aussitôt ce qui suit :

la lune thessalique était grande
comme un plat de cuivre
pendant la nuit les filles la descendaient du ciel
et pétrissaient des milliers de rêves jusqu’au matin
c’était une vieille lune
tout amochée par les nuages
un jour mon grand-père l’a chargée sur son épaule
et s’en est allé pour l’étamer
sur son chemin des bandits l’ont arrêté
l’ont rossé
et ils ont enterré la lune au fond de la terre

ce que les pauvres Thessaliens
voient le soir
ce n’est pas la lune
c’est une malédiction
qui brûle le ciel à petit feu

Je m’arrêtai là. Je compris aussitôt que le livre projeté n’allait jamais être écrit. Je n’avais rien d’autre à dire. C’est d’ailleurs ce que doit être un poème : l’essence d’un livre déjà écrit ou qui pourrait l’être et non quelque chapitre de ce livre. Bien entendu, ce n’est que bien plus tard que j’en ai pris conscience et non pas à vingt ans, l’âge où j’avais écrit ce poème. À cette époque, emporté par la hâte qui caractérise habituellement les jeunes, je ne désirais rien tant que de voir mes poèmes publiés dans un livre. Et en effet, deux ans plus tard, en terminant la Faculté de Droit, je m’empressai de faire imprimer mon premier recueil poétique intitulé Petites Daines, qui parut en 1979. En automne de la même année, j’entrepris un doctorat en Droit Européen à l’Université de Strasbourg. Les poèmes de mon deuxième recueil paru en 1981 sous le titre Voluptés nocturnes d’un immigré ont tous été écrits à Strasbourg. En les relisant aujourd’hui, je pense qu’ils auraient été très différents sans doute si je ne m’étais pas retrouvé dans cette ville pour mes études et, qui plus est, pour le programme le plus exigeant de l’école de Droit de son Université. Un exemple ? Le poème intitulé « Aigle empaillé » :

dans ce nid géométrique
tu comptes et recomptes au décimètre
tes sentiments
ils n’ont ni ciel ni terre
une solitude figée seulement
dis-toi que tu es un aigle empaillé
avant même d’avoir pu voler
ou que tu es devenu une chambre
ta propre chambre
parce qu’il faut l’admettre
ton âme est trop humide dernièrement
elle prend les formes
que lui donnent les divers récipients

Ce poème aurait correspondu davantage à une grande ville comme Paris ou Athènes plutôt qu’à Strasbourg. Les poèmes des Voluptés Nocturnes devaient donc être le contrepoids psychique au niveau ardu de mes études. Et cela est déjà beaucoup. En cherchant cependant dans ces poèmes les traces du poète social que j’aspirais à être dans mon recueil, je ne trouve presque rien. Seulement une extrême nostalgie et une mythologie très personnelle. À l’époque toutefois, je ne l’avais pas soupçonné. Je pensais être avant tout un poète social. C’est pourquoi dans mon troisième recueil paru en 1984 sous le titre Au pied du silence et contenant des poèmes écrits après mon retour de France en 1982, j’essaie en réalité de renouer avec l’ambiance de mon premier recueil. Exemple caractéristique, le poème intitulé « Quatre-vingt mille d’avant-guerre » :

mon autre grand-père ne fricotait
ni avec la lune ni avec les eaux secrètes

il se couchait avec le chapeau et le pantalon
un soc tranchant
lui labourait le sommeil

dès l’aube il s’en allait
traîner le soleil péniblement
enduire d’eau les plaies

mon grand-père amassait l’argent
il l’amassait
fourmi dévouée dans le nid du simoun

quatre-vingt mille
poussins tout chauds
la guerre est venue comme un renard
les a étouffés

ni cri ni larme

S’agit-il d’un poème social ? Quand du moins je le relis moi-même aujourd’hui, je constate que la vision personnelle prend le pas sur la vision sociale. Comment un poète pouvait-il d’ailleurs être social à une époque où l’individualisme avait déjà commencé à gagner la société grecque tout comme celles de l’Europe de l’Ouest et peut-être même celles de l’Europe de l’Est, si nous considérons que 1989 n’est pas tombé du ciel. En tout cas, 1989, qui a marqué l’échec de la perestroïka sociale de l’Europe de l’Est, a vu selon moi la perestroïka psychologique de l’Europe de l’Ouest. Il nous a affranchis de beaucoup d’illusions.

Après ce fameux « désenchantement du monde » dont Max Weber avait parlé au début du vingtième siècle, peu avant la fin de ce même siècle, est survenu le « désenchantement de l’Histoire ». L’« Histoire Téléologique », qui n’était que l’expression de la prédominance et donc du ravissement de la « Raison », se vide de son sens. Nous nous sommes ainsi retrouvés en 1989 devant un « double désenchantement ». Douloureux sans doute, mais à la fois libérateur.

Personnellement, 1989, avec toutes les significations qui l’accompagnent, m’a aidé à me rapprocher de mon âme et à rencontrer ainsi mon véritable moi poétique. J’ai vu cette année comme le dernier chemin de l’Histoire «chaotique», qui conduisait néanmoins vers un chaos plus intime et sincère, c’est-à-dire vers l’âme.

L’âme humaine n’est-elle pas finalement l’« événement par excellence » ? Les « événements historiques » ne sont-ils pas les notes de bas de page de l’âme ? Telle est en tout cas mon approche, en particulier dans mon dernier livre, paru en 1998 sous le titre Lumière Impénétrable.

Quoi qu’il en soit, je suis heureux que la critique l’ait remarqué immédiatement. Je fais allusion surtout à la critique que Pantelis Boukalas a écrite sur mon livre dans le journal Kathimerini, où il signale que la distance de ces poèmes avec ceux de Cavafy est évidente en tous points. J’ai cherché à suivre en effet le chemin exactement inverse de celui de Cavafy : au lieu de l’adaptation psychique des hommes à l’Histoire, celui de l’adaptation de l’Histoire aux états psychiques.

S’il existe la moindre lumière au sein de l’existence humaine, celle-ci vient, selon moi, de la région de l’âme où règne le noir absolu. Certes, l’Histoire, tenant ses origines du fameux verbe socratique οἶδα, soutient qu’elle « sait » et qu’elle peut nous éclaircir en enregistrant et en analysant la realpolitik des puissants de la planète. Mais de quel type de savoir s’agit-il ? Il ressemble plutôt à l’approche désespérée de la Médecine devant les maladies qu’elle ne peut pas guérir.

Pourtant, la méfiance envers l’Histoire, du moins la méfiance poétique, n’est pas un phénomène qui date d’aujourd’hui. Elle existe à plus ou moins grande échelle depuis toujours et nous pouvons soutenir qu’elle remonte à Aristote, qui, le premier, a parlé de la primauté de la parole poétique sur le discours historique.

Ce qui n’existait pas et qui est un phénomène de notre époque, c’est l’écroulement de la conscience « rationnelle » du trône des Lumières. Ce détrônement n’aurait pas eu lieu si entre temps il n’y avait pas eu 1989. Ce sont les renversements de cette année qui nous ont littéralement « dénoué la langue ». Kostas Voulgaris doit donc avoir raison quand il nous appelle « la génération de ’89 ».

Au niveau personnel, les années ’80 m’avaient déjà préparé avant 1989 à cette « écriture du désastre », comme aurait dit Maurice Blanchot. Pendant cette période, toutes les conceptions que j’avais jusqu’alors sur la vie et sur l’art ont été renversées. Les événements qui ont conditionné ce renversement furent la perte de mon fils, puis une expérience-limite avec ma santé et enfin, ma rencontre avec l’œuvre de ce grand théoricien français. Je peux dire que la pensée de Blanchot fut pour moi aussi décisive qu’avaient pu l’être précédemment les Libres Assiégés de Solomos. Tout comme la rencontre avec ce poème de Solomos à mon adolescence m’a éloigné de la prose et m’a orienté vers la poésie, c’est la pensée de Blanchot qui m’aidait à exprimer maintenant, à l’âge de 30 ans, mon idiosyncrasie poétique sans doute la plus authentique.

Sans le deuil d’un enfant qui n’a vécu qu’une demi-heure et n’a jamais ouvert les yeux à la lumière du jour, sans l’ébranlement de ma propre maladie et sans la lecture de Blanchot, mon quatrième recueil, paru en 1989 et intitulé L’expérience de la mort, n’aurait jamais vu le jour ou il aurait été très différent.

Si l’écrivain se veut sincère, dit Blanchot, il doit, quand il parle, s’appuyer sur une tombe. Sinon il ment. Pourquoi ? Parce que la mort est la chance et l’espoir de l’homme d’être un homme. La mort provoque l’horreur et la peur, pas en elle-même, mais parce que, quand elle survient, elle ôte à l’homme la possibilité d’être mortel, c’est-à-dire humain. Voilà pourquoi l’« optimisme pathologique » qui vise toujours au-dessus et au-delà de la mort est en réalité inhumain car il aspire à un horizon qui n’est pas humain.

Le poète donc, qui ne cesse d’être un homme et non un animal domestique dans la ferme de la littérature, porte à la fois le regard de la vie et celui de la mort. Dans un essai que Marios Markidis a écrit sur mon livre L’expérience de la mort, il souligne : « Voici ce que nous montre Vangelis Kassos : les poètes ne peuvent être purement (et simplement) des vivants ».

Je ne sais si je désire montrer quoi que ce soit. En revanche je désire voir. Voir avec mes propres yeux, mais aussi avec les yeux de mon fils qui n’a pas vécu. Voilà ce que je tente de faire. Ce qui m’émeut. Dans ces poèmes du « double regard » – qu’on me permette de les nommer ainsi – je n’utilise pas l’Histoire comme un décret perpétuel et indiscutable, mais comme un cadre où, par la force des choses, la vision de la vie se mélange à celle de la mort. Autrement dit, les personnages principaux de mes poèmes ont porté à la fois le regard de la vie et celui de la mort. Cela me permet de parler avec la plus grande liberté de l’âme humaine qui se partage entre l’une et l’autre et sur laquelle, l’Histoire, de toute façon, ne dit rien.

Je porte ce « double regard » tant dans des poèmes dont les personnages appartiennent à l’« Histoire lointaine » que dans des poèmes dont les personnages appartiennent à l’« Histoire récente » et qui semblent encore si attachés à la vie qu’on a peine à croire qu’ils sont passés sur l’autre rive. Un tel poème est la « Chambre Exotique » :

quelle tristesse poussait Nikos Karakostas
le clarinettiste renommé à quitter Domoko
et tard dans l’après-midi
comme un rossignol effarouché
à courir se réfugier sur les hauteurs de l’Othrys
il s’apaisait semblait-t-il dans la musique
de l’origine secrète du monde
et des heures durant du Mont des Faucons il regardait
en direction de la plaine
que voyait-il ?
que lui renvoyait
le vaste miroir en bas
était-ce le soleil qui tombait comme une pièce en or
dans la paume du champ ?
son admiration pour la terre
qui des entrailles de la montagne
comme un sentiment déborde
sortait abondante et douce
plus douce que la musique
de sa propre poitrine ?
le mépris peut-être de ses enfants
pour la profession de leur père
ce gémissement hanté ?
ou finalement ce que montrait
l’humble miroir
n’était-il ni mépris ni admiration
ni non plus soif d’argent
mais réflexion pure
sur l’instant le plus vrai
de son art ?
se souvenait-il donc de ce soir
où il fut invité
à jouer lors d’une veillée mortuaire
la musique préférée du défunt
et ils furent tous tellement subjugués
par la clarinette effrénée qu’ils sortirent
jusqu’à l’aube danser pieds nus
sur la pointe des pieds
non pas de honte
mais de passion tranquille
sautillant ainsi tour à tour de la chambre du mort
à la salle de réception
si naturellement
qu’on aurait dit des amphibiens ?

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Le terme « ego-histoire » appartient à l’historien français Pierre Nora qui l’a proposé à l’occasion du livre collectif Essais d’ego-histoire (Gallimard 1987) avec l’ambition de contribuer au développement d’un nouveau genre qui ne constituerait ni une autobiographie pseudo-littéraire, ni des confessions inutilement intimes, ni une déclaration de foi abstraite, ni une démarche de psychanalyse sauvage, mais la tentative de quelqu’un – généralement historien lui-même – visant à mettre en lumière son histoire personnelle, comme s’il s’agissait de l’histoire d’un autre.

Vangelis Kassos
Traduction par Ioannis Dimitriadis

Version originale en grec ici.