Polyptyque

polyptyqueM. Pâris, Mme Efthymia et leur fille Manolia, voisins tranquilles, sympathiques, nos maisons étant accolées, grâce à la bonne acoustique on s’entendait bien. Mme Efthymia* avait en venant au monde les normes d’une femme joyeuse et j’ignore quel esprit clairvoyant lui avait donné au baptême le prénom que portaient ses cellules. Normes refrénées par l’incongruité que sa fille avait commise de friser la quarantaine et d’être restée célibataire. Cette déplorable indécence de sa fille, la mère l’imputait à une « fâcheuse » habitude que Manolia avait prise subitement, il y avait trois ou quatre ans. La jeune fille en effet ne s’en tenait plus qu’à quelques mots, oui, non, j’en viens, j’y vais, je n’ai pas faim, plus tard, mais je me demande s’il faut plus de mots pour que la journée échange avec sa fin. Une fin que jamais le discours n’a réussi à différer.

Les propositions de bons partis se succédaient chez Manolia, après quoi une rencontre avait lieu dans un café, loin des regards. Bien qu’étant plus jeune, je succombais aux invocations de sa mère d’assister à ces rencontres, juste comme ça, pour « porte bonheur », histoire que Manolia sente une présence amie à ses côtés.

La veille du rendez-vous avec le nouveau candidat, l’oncle André, frère de Mme Efthymia, qui avait été prévenu, débarquait de Chalcis en tant que « génie de la famille » pour donner à Manolia un cours d’élocution. Après s’être enquis de la profession du candidat, en fonction de la réponse, il adaptait sa leçon et Manolia devait d’une manière ou d’une autre en apprendre le contenu par cœur. Répète, disait-il. Du coup, si le quidam était pharmacien, elle rabâchait comme un perroquet : Votre occupation vous donne-t-elle satisfaction ? Quand la pharmacie est de garde, vous sentez-vous fatigué ou léger à l’idée d’apporter un secours aux malades ? Si le candidat était employé, Manolia devait oublier le pharmacien et afficher son intérêt pour ce secteur. Répète, lui disait l’oncle André, et Manolia aussitôt de redire : La meilleure profession est celle de l’employé. Qu’il vente ou qu’il neige, le salaire tombe, et dès qu’on a fini sa journée, on est maître de soi, plus de soucis. De nouveau le répertoire changeait si le sauveur potentiel était un militaire. En ce cas, Dionysios Solomos était glorifié sous forme d’extraits, car Manolia était tenue de rafraîchir dans sa mémoire les premières strophes de l’Hymne national si bien qu’après avoir demandé Cela vous émeut-il de servir le drapeau blanc et bleu ? elle agrémentait sa question d’un morceau de l’Hymne national, « répète ». Et tandis que la pauvre jeune fille semblait, pendant le cours, apprendre avec facilité et faire d’énormes progrès à se renier et à entrer dans la peau d’une autre, comment se faisait-il qu’au moment de la rencontre elle se bornât à manger son gâteau, saupoudré de ses mots familiers, oui, non, je n’en ai pas eu l’occasion, une autre fois, enchantée. Une catastrophe.

Sa mère faisait peine à voir. Comme si déjà elle n’avait pas assez de contrariété avec l’image « défavorable » que sa fille donnait au prétendant, il lui fallait en plus calmer son frère hors de lui qui écumait de rage, lançant elle le fait exprès Manolia, elle me sabote, elle se venge de moi qui lui donne des cours. Allons tonton, balbutiait invariablement la vengeresse, de toute évidence soulagée que l’entreprise ait échoué.

Cela devait être la dernière tentative de mariage arrangé. Le candidat, un entrepreneur de maçonnerie. Bien que déçu de sa nièce, l’oncle André arriva mobilisant tout son sens pédagogique. Pendant toute la journée, il s’appliquait à la transférer dans l’atmosphère d’un chantier, lui faisait escalader puis descendre les échafaudages, la laissait malaxer dans les bétonnières, la coulait dans les fondations et l’édifiait solidement. Cette fois, Manolia parut agacée et peu encline à répéter la leçon. Que voulez-vous, en un jour, elle avait bâti une ville entière.

Entre-temps à la maison, branle-bas de combat, ménage en grand parce que l’entrepreneur tenait à ce que la rencontre se déroule là et non « à la vue de tous ». On me demanda de donner un coup de main en petite ménagère que j’étais. Fleurs dans les vases, nappes brodées resplendissantes sur la table, les verres à liqueur avec le monogramme en argent et la fameuse bonbonnière, « souvenir de famille ». En verre fin mat, en forme de gros œuf, des œufs de cette taille je pense qu’il n’y a que la mythologie qui en ponde. Sur un côté, représenté dans un habit à plis rouges, le Christ, au moment de son ascension aux cieux après la Résurrection. Toutes les fois qu’on enlevait le couvercle pour offrir un petit chocolat, le miracle se coupait en deux dans son diamètre et on voyait un miracle amputé. Pour réparer cet accident il fallait, en refermant, veiller à bien tourner le couvercle jusqu’à ce que le corps du Christ s’ajuste exactement aux jambes, sinon l’assemblage était raté et les jambes du Christ refusaient de suivre le corps à cette hauteur si inconnue et donc si incertaine, préférant rester en bas, suspendues entre le doute et la foi.

Mme Efthymia déplaçait fébrilement chaque détail d’un millimètre plus à gauche ou à droite, sans rien modifier, redressait les cadres au milieu desquels trônait le portrait de sa mère, avec pour valeur ajoutée, à celle déjà existante, qu’il était « signé ». Cette figure de la mère faisait paraître la salle de séjour en état d’alerte à la veille d’une déclaration de guerre. Son abondante chevelure noire tirée sur le haut du crâne en chignon sévère rappelait le boulet de plomb d’un vieux canon, ses yeux intrépides à demi fermés des meurtrières et le large ruban à son cou, un fossé empêchant d’approcher et de prendre d’assaut cette forteresse. Le regard de Mme Efthymia se porta sur la photo de son beau-frère, Potis. Je savais que, depuis toujours, elle tolérait mal la cohabitation de sa mère avec le frère de M. Pâris, parent d’humble condition. Elle le tolérait simplement par cette amère volupté que nous assure ce qui est en contraste avec nous. Volupté car tolérant entre autres est le pseudonyme du prétentieux. Après avoir brièvement délibéré avec ses hésitations, elle appela M. Pâris.

— Pour l’amour de notre fille, Pâris, Potis doit disparaître d’ici, du moins pour aujourd’hui.

— Disparaître ? Pourquoi, qu’est-ce qu’il t’a fait, Potis ?

— Eh bien, ce n’est pas dans l’intérêt de notre fille d’avoir un oncle qui est allé aux Etats-Unis à l’âge de sept ans, un Grec d’Amérique comme on dit. Pour en ramener quoi ? Ces bacchantes à crochets et une chaîne à la poche de son gilet.

— Mais moi aussi je suis un Grec d’Amérique.

— J’en ai déjà fait l’amère expérience, ne me le rappelle pas, je t’en prie. On t’avait fait venir te croyant un bon parti, mais tu n’avais même pas de quoi payer la robe de fiançailles. Tu te rappelles peut-être dans quoi j’ai dû la couper ? Dans l’étoffe du drapeau, un souvenir de famille de mes ancêtres qui avaient combattu pendant la Guerre de Libération. Ah ! ce que tu m’en as fait voir des peines… Enfin, fais-moi le plaisir d’enlever Potis d’ici. Si c’était Spyros, le télégraphiste, cela ne me dérangerait pas.

— Mais, ma chère Efthymia, le télégraphiste est en vie. Tandis que Potis est un expatrié, un mort ! Tu te rends compte ce que tu me demandes là ? De me transformer en Caïn.

Il alla pourtant contrit décrocher la photo de son frère.

La sonnerie retentit à la porte, salutations, cordialités, le gendre tout à fait présentable, décontracté, expansif. Il prit place à côté de Manolia, moi à côté de lui, l’oncle André de l’autre côté de Manolia, comme une vivante reproduction du cours consacré au chantier, en cas de blocage. M. Pâris, le dos tourné à l’emplacement décoloré qu’avait laissé au mur la descente du portrait de son frère, pour éviter de l’avoir sous les yeux. On parla de choses et d’autres, Manolia toujours dans son mutisme, l’entrepreneur l’air dégagé fit craquer ses doigts avec un soulagement sonore, le mur d’en face aurait besoin d’un coup de pinceau, dit-il, je suis du métier, vous voyez, j’ai l’œil à ce genre d’imperfections. Tout tremblant, M. Pâris se tourna vers l’imperfection et dit d’une voix chevrotante, c’est mon frère, le… télégraphiste.

L’atmosphère s’annonçait de bonne augure quand M. Stélios, après avoir donné deux ou trois tapes d’encouragement sur la main de Manolia, sans ambages la couvrit de sa paume, puis la saisit ouvertement comme sienne. Manolia rougit, se redressa tout en émoi sur son siège, puis prit la parole :

— Moi, il n’y a que les marins qui me plaisent. Ceux qui sillonnent le monde sur les cargos, les bateaux à pétrole et les rafiots, ils font escale dans les ports, la plupart voyagent avec leur femme et ils mènent la belle vie.

S’il existe un silence plus mortuaire que le silence de mort, c’est celui qui s’abattit à cet instant. L’entrepreneur libéra la main de Manolia, toute prolongation de la visite devenant dès lors formelle.

On entendit un « au revoir » mortifié du côté du prétendant qui aussitôt prit congé.

La mère de Manolia sur le point de s’évanouir, M. Pâris marmonnait, c’était bien la peine que je me transforme en Caïn, et l’oncle André, une bête en furie qui hurlait à sa nièce, qu’est-ce qui t’a pris de nous déballer ces âneries, où est-ce qu’on t’a appris ça, je ne t’ai jamais fait de cours sur les marins moi, on n’a jamais eu de marin. Alors Manolia se leva, m’entraînant à sa suite, comme si ce qu’elle allait annoncer nous appartenait de moitié et que je devais en assumer ma part.

— J’ai épousé un capitaine coréen, dit-elle. Cela fait trois ans. Il est mort noyé.

Puis elle s’assit, veuve désormais, et me fit rasseoir moi aussi, me reconnaissant le droit au demi-deuil. Quand on eut tous observé une minute de silence, plus mortuaire que la précédente, Mme Efthymia se jeta sur sa fille, la prit dans ses bras et, pleurant de joie, la couvrit de baisers tout en la grondant, pourquoi nous laissais-tu mijoter dans cette amertume et croire que tu étais encore célibataire, pourquoi n’as-tu rien dit, on aurait pu un peu se réjouir ? Il est mort noyé, il est mort noyé, répétait Manolia d’une voix plongée dans le deuil et les profondeurs marines. Mais c’était un détail. L’essentiel était qu’elle s’était mariée. En parfait époux, le pauvre M. Pâris partagea la joie de sa femme à propos du mariage de leur fille, il l’embrassa, la félicita. Ah ! ma petite Manolia, c’était bien la peine que je me transforme en Caïn.

Seul l’oncle André ne bronchait pas. Il avait jeté sa tête dans ses mains et sanglotait à chaudes larmes. Lui-même aurait été incapable de dire s’il pleurait du chagrin d’avoir appris le mariage de sa nièce de la bouche même de la veuve ou de s’être senti profondément ridicule. Ce sentiment de ridicule est encore plus étouffant que des noces secrètes avec un Coréen inconnu – que tôt ou tard on oubliera. Mais voir étouffée cette haute idée de soi qu’on avait épousée sans la consulter ne s’oublie jamais.

Kiki Dimoula
Traduction par Christiane Dimitriadis et Ioannis Dimitriadis

* Notes : Efthymia : prénom qui signifie gaité, jovialité, enjouement.

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