Les chaussures rouges

Cela fait déjà plus d’une heure que nous essayons des chaussures. Blanches. Des chaussures vernies, riantes, épanouies. Des chaussures de Pâques. Pour enfants. Quatre pieds savourent tout à loisir le « neuf » et « l’insolite », essayant, puis éliminant ce qui ne leur plaît pas sur l’invocation « celle-ci me serre », « celle-là est trop grande », « celle-là est trop grande et elle me serre ». Le vendeur et moi, nous sommes littéralement agenouillés devant ces pieds, cherchant à repérer où se terre le gros orteil, où se terre le mensonge.

Soudain, du fond de sa boîte fait sa fatale apparition une paire de chaussures pour fillette, couleur rouge coquelicot avec un malicieux bouton rouge sur le côté, ce qui finit de faire tressaillir mon cœur, diminuer jusqu’à retrouver sa taille d’enfant, re-sentir. Le temps aussitôt se montre courtois, s’écarte pour faire face à une histoire ancienne, poussiéreuse, cette fois encore une histoire de chaussures, les premières chaussures qui m’ont fait pleurer.

C’était Pâques et pourtant à l’époque tout était qualifié de « difficile ». Les choses difficiles, les jours difficiles, la vie difficile. Or c’est précisément à cette période que j’eus droit à une paire de chaussures rouges.

— Je vais l’emmener à Monastiraki, chez mon compatriote le père-Koulis. Il nous fera quelque chose de solide et pas cher, finit par céder mon père après bien des palabres.

La Semaine Sainte approchait quand un après-midi il me conduisit chez le père-Koulis. Les ménagères s’animaient aux fenêtres, elles lavaient les carreaux. Comme elles les frottaient au papier journal, les vitres grinçaient et reluisaient, on aurait dit, suspendus aux fenêtres, des cages retentissantes d’hirondelles, et des soleils.

Je ne saurais décrire à quel point mon père me tenait la main serrée lors de nos quelques sorties, de nos rares promenades. A croire que je lui avais échappé, qu’il avait couru pendant des années pour me rattraper et qu’il venait juste de me mettre la main dessus.

Mais cette fois la pression était si agréable. Comme la pression euphorique des chaussures neuves le premier jour.

Si l’on me demandait quel chemin nous avons pris pour arriver à l’échoppe du père-Koulis, par où nous sommes passés, moi je répondrais, on est passés… on est passés devant des espèces de chaussures rouges, on a enfilé une longue rue bordée de chaussures rouges, on a tourné après d’autres chaussures rouges, puis on est arrivés.

Mais à mon entrée dans le magasin du père-Koulis, tout ce rouge se volatilisa et par la même toute la joie de ma vision. Dès le pas de la porte, je fus saisie par une lourde odeur épaisse de cuir et de peau de bique, mon souffle s’y plongea et s’y noya. Jonchant le sol, des saletés, des bouts de ficelle, des pointes, un triste amas de cuirs de toutes sortes. Une aiguille, grosse comme un clou, montait et descendait d’un air dépité poussant des grincements plaintifs et cousait une chaussure de cauchemar.

Tel un bourreau le père-Koulis fit son entrée, soulevant un rideau tressé de godillots, chaussures d’hommes pour la plupart, leurs lacets frémirent comme des moustaches nerveuses tandis que mon pauvre rêve agonisait sous les épaisses semelles de caoutchouc. Une fois passé en revue tous les sujets depuis le temps, les mésaventures des uns et des autres, la mort d’une telle, mon père se décida enfin à entrer dans le vif du sujet.

— Et maintenant, maître-Koulis, passons à notre affaire ! A ces mots, je me repris à espérer. Je m’imaginai que l’affaire pouvait être une autre rue, un autre magasin, le « vrai » magasin du père-Koulis.

— C’est ma fille, poursuivit mon père. Ce ne sont pas les lubies qui lui manquent, elle s’est mis en tête d’avoir des chaussures rouges. Tu n’aurais pas quelque chose à nous donner qui convienne ?

J’attendais encore la réponse quand ma plante de pied se trouva immobilisée sur un papier grossier et au-dessus maître-Koulis en personne et tous les godillots, qui la plaquaient de peur qu’elle prenne la fuite. Plus menaçant encore, le poids de la consigne « Laisse de la marge ! Laisse de la marge ! » que martelait mon père. Un bout de crayon se traîna tel un cafard traçant le contour tandis que le compatriote lançait :

— Elles seront inusables.

Je m’inquiétai.

— C’est pas des inusables que je veux, c’est des rouges, bredouillai-je.

— C’est ça ! s’indigna le père-Koulis, il convint quelque chose en aparté avec mon père et nous prîmes le chemin du retour.

Ça va peut-être te faire de la peine, maître-Koulis, si tu lis ces lignes, mais qu’est-ce que je t’avais fait, moi, pour mériter des Pâques si tristounettes ? De quoi avaient-elles l’air ces chaussures que tu m’avais fabriquées ? Je t’avais bien spécifié que je les voulais rouges. Pourquoi fallait-il à tout prix qu’elles soient moutarde ? Et pourquoi ce caoutchouc si épais pour la semelle ? J’étais un tank peut-être ? Enfin bon, passons. Mais ce bouton rouge, pour l’amour du ciel, pourquoi fallait-il que tu le colles là ? Ah, j’aurais préféré me faire tourner en ridicule que de me faire avoir. Je fondis en larmes.

— Espèce d’ingrate, s’écria ma mère, elles ne sont pas tout à fait rouges, elles tirent sur le rouge, et alors ?… Elles ont bien des boutons rouges ? Donc elles sont rouges.

Je fus bien obligée de me laisser convaincre. Quoi d’étrange à cela ? Quand on dit « je vis, donc j’espère », ça ne revient pas au même peut-être ?

Le Samedi Saint, en descendant à l’église pour la liturgie pascale, mon père me tient encore par la main.

Moi avec mes boutons rouges, lui avec son recueillement, il psalmodie tout bas Le Christ est ressuscité. Je me rappelle cette scène dans les moindres détails, jusqu’aux gouttes des cierges de la Résurrection sur les trottoirs et les escaliers de marbre, la paume austère de mon père qui me serrait toute la main, ses remarques, fais attention de ne pas tomber, pourquoi tu t’acharnes à vouloir toujours démarrer du pied gauche, rectifie ton pas, change de pas.

Je n’ai rien oublié, ni mes petits sautillements de temps à autre pour faire passer le pied droit devant et ramener le gauche en arrière, tout, et même à quel point embaumait le lilas que, de sa fenêtre, une femme achetait à un marchand ambulant.

— Change de pas, me répéta mon père.

C’est alors que ce fut le drame. En plein sautillement, mes pieds s’emmêlèrent, j’eus juste le temps de voir mon bouton décrire une trajectoire rouge et disparaître. Que de larmes et de recherches ! C’est un coup de Satan, grommelait mon père entre ses dents, qui fouillait mais en vain, tandis que je pleurnichais « de façon insolente ».

Il n’était plus question d’aller à l’église « sans avoir le cœur pur », nous reprîmes le chemin du retour. Lui devant, les mains croisées dans le dos, pestant tu m’as damné ! tu m’as damné ! et moi derrière comme une sandale orpheline, à pleurer, à pleurer.

En apprenant ce qui s’était passé, ma mère se contenta de dire :

— Allons bon… En voilà une affaire !

Mais quand elle me vit jeter mes chaussures et la suivre pieds nus tout en larmes, elle s’en prit à mon père :

— Et toi, mon brave, tu as cherché comment ? Avec mes yeux ? Un bouton gros comme ça !

Mais mon père s’était jeté corps et âme dans la purgation. Un missel dans les mains, il psalmodiait à voix basse, en marmonnant, la tête un peu à l’oblique et la main contre la bouche comme s’il confessait, anéanti, à l’oreille du Seigneur combien je l’avais « scandalisé ».

— Je veux mon bouton, réclamai-je dans mes sanglots.

— Qu’est-ce que tu nous chantes… En voilà une affaire, répéta ma mère agacée.

Et me chaussant de force, elle me poussa rudement vers la porte d’entrée, pour que j’aille jouer.

A quelques pas de là se tenait ma copine Popy. Elle me fixait. Moi je m’adossai au mur, je relevai le pied, puis le dissimulai derrière l’autre. Et je restai plantée ainsi.

Me voilà maintenant agenouillée de nouveau comme si j’étais en pèlerinage à me remémorer ce souvenir, je fais mon possible pour persuader la petite d’acheter cette paire de chaussures. Les rouges.

— Je te dis que je veux les escarpins blancs !

— Pourtant les rouges sont plus pratiques.

— Moi, c’est pas des pratiques que je cherche, c’est des plaisables.

Alors je tranche. Ce sera et les blanches et les rouges. Auparavant, je les examine soigneusement, je teste pour m’assurer que leur bouton est bien fixé, je ne tiens pas à me faire avoir encore une fois. « Inusables », m’assure le vendeur. Alors je sors, détenant enfin une paire de vraies chaussures rouges, cadeau de Pâques en hommage au passé.

Sur cette avenue centrale où l’on se protège le nez et la bouche pour ne pas être asphyxiés par les gaz d’échappement, il serait insensé de soutenir que ça sent le lilas.

En tous cas, pour moi il embaume.

Kiki Dimoula
Traduction par Christiane Dimitriadis et Ioannis Dimitriadis

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