Chine lointaine

Les choses en ont décidé ainsi, les sentiments ont été soudoyés comme il se doit, pour que finalement ma nouvelle maison ne se situe qu’à deux pas en pente douce de mon domicile paternel. Tout près. Ceux qui ne veulent pas admettre que le simple soit accusé de complicité dans des mécanismes complexes et clandestins qualifient cette proximité de pure coïncidence. A croire que la coïncidence n’a pas son casier judiciaire chargé, qu’elle n’est pas ce membre du clan qui surveille si jamais la police rapplique et qui transporte dans son véhicule camouflé l’accord secret et illicite entre les choses et les sentiments jusqu’au lieu sûr de sa réalisation. Quant à ce « tout près », comme tant d’autres déterminants chers et espérés, il est d’une réalité relative, selon les besoins de chacun, bien qu’on désire tous plus ou moins rester à proximité de ce qui par nature est destiné à être éloigné. Il y a aussi évidemment ceux pour qui les choses en ont décidé ainsi, les sentiments y ont consenti, largement soudoyés, afin d’acquérir une vision libératrice, désintoxiquée et plus lointaine de cette proximité dans laquelle ils s’installent.

Les amours en tout cas quand elles sont jeunes et les mères quand elles vieillissent tiennent à nous garder près d’elles, à leur portée, rivés à l’endroit où est née notre relation avec elles. Aussi ai-je fait en sorte que la distance avec l’amour soit courte, en l’imaginant obsessivement proche. Quant à ma mère, comme il ne m’est plus loisible de revenir dans son ventre, nous avons partagé la distance en deux, elle à m’attendre et moi à passer la voir, puisque je suis tout près, juste à deux pas en pente douce.

Pour les mères quand elles vieillissent, on devient un devoir sans fin envers elles. Elles ne se contentent pas de ce respect colossal que par avance on leur avait accordé, se laissant mettre au monde sans avoir été prévenu par personne de ce qu’impliquait cette sortie. Elles ne se contentent pas de voir cette joie qu’on leur avait assurée de ressentir à notre naissance, inscrite uniquement sous leur nom et aucunement sous le nôtre. A nous la faute bien sûr d’être nés généreusement et de permettre à notre mère, pour qu’elle puisse vieillir dans l’aisance, d’hypothéquer notre propre épanouissement. Je ne parle pas des pères. En général, ils meurent avant.

Avec l’amour, les choses sont plus simples, plus rapides. Il ne donne aucune preuve qu’il est né, ni il n’accepte pour autant qu’on l’élève sous les hauts principes moraux de sa présence. Il préfère étudier quelque part au loin la vie folâtre, revient de temps en temps, alors on le reçoit avec un plat de roi, il attrape une bouchée au vol, puis s’en va faire sa thèse sur le départ.

Je vais rendre visite à ma mère. Souvent. Je reste un moment en silence, j’écris au propre la preuve de mon amour pour elle, frottant doucement les veines gonflées de sa main je les incite à déboucher ainsi sur une caresse. Je reprends ensuite des sujets de discussion. Toujours les mêmes. Je lui montre encore le grand tiroir de son buffet légendaire. L’une des deux poignées pend depuis des années, retenue seulement par une vis. L’autre est perdue. Je lui propose de la réparer, pour qu’elle puisse l’ouvrir en entier et non pas juste d’un coté, on dirait une laideur éborgnée. Elle s’y oppose comme à chaque fois avec une terreur farouche. Comme si cette absence de vis faisait partie intégrante d’une grande perte invisible, qu’en réparant partiellement, le poids de l’ensemble en serait ébranlé et la perte risquerait de perdre son équilibre, semble-t-il, historique.

Je me lève, je pousse le tiroir entrouvert et j’ouvre un des éléments haut perché du buffet, à la porte aux petites vitres carrées, ciselées, pour y retrouver toute cette frustration de mon enfance : ne pas pouvoir l’atteindre. C’est là que se trouve le carafon au bouchon argenté, qui fait penser à la tête d’un oiseau avec son bec. Plus tard, c’est dans ce carafon que je rapportais de l’église l’eau bénite et les rameaux. Il reste encore deux ou trois feuilles séchées, de quand, de quel Epoux ?

Je me déplace. Je redresse légèrement le tableau avec la petite fille à califourchon sur les épaules du garçon et son expression de jubilation à lui pour cet « autre » qu’il endosse et qui cueille des fruits à l’arbre, laissant mûrir un peu ceux qui pendent sur ses joues. Je répète mon admiration pour cette image fructueuse et j’insiste sur la même question, de quels fruits s’agit-il ? De cerises, me répond invariablement ma mère, à croire que les cerises sont le seul fruit qui puisse tenir lieu de preuve incontestable que le tableau est une vraie peinture, comme elle le soutient, et non pas une simple photographie, comme je l’objecte.

Je retourne alors à ses cotés en rapportant le plateau en bois du service qu’elle a l’habitude de placer à la verticale pour mettre en évidence sa décoration haïku. En laque marron brillante avec, peints en or, des motifs familiers de la Chine lointaine. Une petite pagode dans un angle qui, sous les inondations du temps, s’est avachie et penche à demi ensevelie. Dans l’autre angle, une jeune Chinoise s’est mise en route tenant quelque chose à la main. Quelque chose qui en chemin s’est effrité et a disparu. Cette détérioration l’a immobilisée les bras en avant, dans la position de l’effort pour assurer ne serait-ce que sa propre conservation. D’où son sourire qui continue à marcher sur sa bonne éducation réservée, à petits pas fluets, comme enveloppés eux aussi dans des langes – de ceux dans lesquels les Chinoises enserrent leurs pieds – pour les empêcher de grandir.

Je gratte de mon doigt deux ou trois taches sombres qui ont terni son kimono doré. C’est du sirop cristallisé de griottes qu’offrait ma mère aux visiteurs. Je salive mon doigt, je fais mine de frotter les taches, je resalive mon doigt, je goutte en cachette l’acre bordeaux, celui qui a initié mon innocence aux mystères de la suavité. Je continue à gratter de mon ongle la note sucrée, ma mère me retire la main, « tu n’écoutes pas, je te l’ai déjà dit, la griotte tache, ça ne part pas ». Comme le temps, là où il goutte, il tache, ça ne part pas. Il se réincarne de la sorte.

On me demandera si je ne m’ennuie pas à ressasser toujours les mêmes et les mêmes sujets. Je m’ennuie. Et c’est un tort. Car ces mêmes choses apportent chaque fois quelque chose d’imperceptible et d’insensiblement différent. L’instant qui les apporte maintenant n’était pas venu la dernière fois. Il est nouveau. Toi-même, celui que tu es en ce moment, tu ne l’étais pas dans la précédente répétition. Ta différence est nouvelle. Si la chaise est un centimètre plus à gauche ou plus à droite, quand tu t’assieds, si tu aimes ta mère avec un rien de plus d’inquiétude, le grésillement des parasites que font les mêmes paroles quand s’intercale une pensée lointaine qui écoute en sourdine, toutes ces autres « petites choses », ton ennui n’y goûtera pas, absorbé qu’il est à expédier chaque fois les mêmes choses. Lesquelles sont un moyen de transport poussif qui fait la navette avec les mêmes passagers, mais où parfois se glisse dans les cales un son – passager clandestin – venu d’ailleurs et parti pour ailleurs. Si tu t’ennuies, tu n’y fais pas attention. De même que moi maintenant, j’ai failli ne pas remarquer, en remettant machinalement le plateau à sa place, un murmure sorti de la poitrine en bois de la Chinoise, une plainte totalement expatriée « ah, si seulement je pouvais rentrer au pays, revoir ma mère ! »

Kiki Dimoula
Traduction par Christiane Dimitriadis et Ioannis Dimitriadis